La grande ville a un effet dévastateur sur Gauthier qui reste pantois devant tant de beauté.
C’est vraiment magnifique. Merveilleux. Et immense. Dix fois Ajaccio.
Pouah ! Trop de circulation. Trop de monde. Et cet air...
Vise un peu ces deux-là ! Vous arrivez d’où, du festival du dindon ?
C’est sûrement pour un film.
Maman, maman, regarde, il a un mouton sur le dos !
Qu’est-ce qui leur prend ?
Fais pas attention. Ceux du continent sont tous bizarres.
Dans l’île...
(Il me manque. Je suis contente pour lui mais je le préférais pauvre. Tous ces sous me l’ont volé !)
(Il reviendra ?)
Une seule réponse...
(Non, il ne reviendra plus.)
Depuis qu’il a dû renvoyer le personnel, le prince Alain, se retrouve dans la nécessité, pour le moins embarrassante, d’accomplir des tâches inhabituelles, comme d’ouvrir une porte.
(Encore un créancier, je suppose. C’est une procession.)
Salut. Tu te souviens de moi ?
Sa... lut... oui, je me... souviens.
Bien. J’ai à te causer.
Je vous en prie, entrez.
Que puis-je...
Ferme ton bec. Dans vos restaurants on sert des crottes de mouton et on appelle ça un « carré ». J’ai mal à l’estomac. Un café noir. Sans sucre. Illico.
Voilà. Vous m’excuserez, la bonne est en congé.
Assieds-toi, tu te remettras de cet effort pendant que je cause.
Alors ?
C’est de la pisse d’âne.
Désolé. Je parlais du motif de votre visite.
Ah, le motif de notre visite... Eh bien voilà...
Ce garçon a besoin de quelqu’un pour apprendre les bonnes manières. Le nombre de fourchettes pour manger, par exemple, celle du poisson ou de la salade, du poulet et tout le reste.
Hein ?
Silence. De plus il veut savoir se saper, bien se conduire en présence des dames, parler avec des grimaces et tous ces trucs de femmelette que toi, j’en donne ma tête à couper, tu dois connaître à la perfection.
En partie. Donc, si j’ai bien compris, vous me demandez de servir de Pygmalion à...
Pygma quoi ?
Je crois que ça veut dire maître...
Tu ne m’impressionnes pas avec tes grands mots. Je te casse d’abord la figure et ensuite je te demande la traduction !
Je voulais être sûr d’avoir bien compris.
Bon. Je te laisse le petit pour... disons deux mois. Tu seras capable de le transformer en une demi-portion comme toi ?
Non, attendez, votre confiance me flatte mais je n’entends pas accepter. D’accord, je vous suis débiteur mais franchement je ne crois pas que cela fasse partie de mes...
Oh, mais tu vas accepter, c’est peu mais c’est sûr ! Parce que vois-tu, non seulement tu vas tenir la promesse que tu m’as faite devant cette pauvre Myrte mais moi, une fois que tu auras fait ton boulot, je te paierai pour le dérangement.
Merci, je n’ai pas besoin d’argent.
Ah vraiment, ce n’est pas mon impression. Je sais que tu as un besoin désespéré d’argent et que, selon toute probabilité, tu as des chaussettes reprisées. Ou ça ne va pas tarder.
Qui... qui vous l’a dit ?
Toi, pauvre crétin. Tu l’as dit à ton petit copain, le fichu jour où on a fait connaissance. J’étais dans le bois, moi aussi, mais vous ne m’avez pas vu.
Bon, d’accord, mais je vous répète que je ne...
Deux millions d’euros, ça vous suffit contre un peu de temps ?
Quoi ? J’ai mal compris... deux...
... millions. D’euros. Vois-tu, mon filleul a gagné une montagne de fric... une vraie montagne, grâce à un billet de loterie, alors non seulement on peut te payer le service mais si tu fais bien ton boulot, tu auras aussi droit à un pourboire.
Je ne sais pas si...
Si tu es assez bête pour refuser, je t’organise une rencontre avec ma tondeuse à moutons. Elle arrive tout droit d’Australie. Un truc raffiné. De connaisseurs.
Elle est tellement bien aiguisée qu’elle peut tondre un pou. Et pas mal d’autres choses. Des dures, des molles... bref, elle coupe de tout.
Votre offre est vraiment...
Je serai intraitable. Mon filleul a une mission à accomplir et tu vas l’aider à la réaliser. Il est amoureux, tu comprends ?
Tonton Sylvain...
Tu ne vas pas...
Silence mon gars. Il est amoureux d’une poulette qui se trouvait avec toi, ce sale jour. Personnellement je suis contre mais le cœur a ses raison, pas vrai ? Il veut la cocotte et tu feras en sorte que ça finisse bien. Tu as bien compris ?
Mais c’est...
La vie ne lui a pas fait de cadeau, à lui. Pas comme toi qui es né dans un palais. Mais la musique va changer, le destin lui donne enfin sa chance.
Il va pouvoir régler ses comptes avec cette chienne de vie qu’il a eue jusqu’à présent, plus de parents depuis tout petit, la solitude, et peut-être aussi, par ma faute, l’absence d’espoir.
Ne dis pas ça, tonton.
Je sais, petit, la vie n’est pas jolie jolie. Je n’ai jamais été capable de te consoler, de t’aider à espérer ou de te dire que je t’aime… Il y a des gens qui sont ainsi faits. Je suis un de ceux-là... mais ne crois pas que je ne comprenais pas. J’ai toujours su et compris.
Alors tu vas l’aider. Il sera heureux et toi de nouveau riche. Quoi de mieux ? C’est simple, pas vrai ?
Bon, bon, c’est d’accord.
C’est bien. Et si jamais tu changeais d’idée en cours de route, ma tondeuse australienne te soulagerait de deux cents grammes de lest en moins de rien. Tac et tu te retrouves illico voix blanche dans le chœur des anges.
Je dois... vous héberger aussi ?
Non, je préfère aller à l’auberge. J’en ai vu une qui a l’air pas mal, en venant ici.
L’Hilton.
C’est ainsi que commence l’apprentissage de Gauthier, un apprentissage très dur. Alain est inflexible. Aimable, patient. Mais inflexible.
… quand tu as fini, tu poses tes couverts dans ton assiette. C’est un signal pour le serveur qui peut desservir.
… tu cèdes le pas aux dames. Toujours et partout. Au restaurant, au bar, tu entres le premier et tu tiens la porte. Quand vous marchez, elle est toujours à ta droite. Compris ?
Oui, toujours à droite.
Le baise-main n’est pas un vrai baiser. Seuls les péquenots mouillent de salive la main des dames. Tu prends la main, tu te penches et tu feins de la baiser. Tu t’arrêtes à... disons deux centimètres. Tu simules le baiser. Sans claquer des lèvres.
Bon.
Trois semaines ont passé.
Tu en es certain ?
Oui, tu es prêt à entrer dans l’arène. Sois désinvolte et détendu. S’il y a un problème, siffle-moi et j’arrive.
C’est une façon de parler.
Bien sûr.
Ce soir je te présente à mes amis. Ils ne te reconnaîtront probablement pas. Tu veux que je le leur dise ou bien...
Ou bien, je préfère.
Parfait. Tu es mon cousin, tu viens d’arriver de Corse. On s’est rencontrés sur la Côte au bout de vingt ans et je t’ai amené avec moi. C’est aussi une excellente excuse pour expliquer le fait qu’ils ne m’ont pas vu depuis trois semaines.
Désolé, je t’ai obligé à vivre en reclus.
Mais non, c’est comme si j’étais parti en vacances.
Lui, c’est le comte Loup de la Roche, mon meilleur ami. Evite les mots d’esprit sur son nom, il a horreur de ça. A sa droite, c’est sa cousine, Liliane de Richebon. Elle est peut-être moins bête qu’elle n’en a l’air mais elle aime jouer les naïves. Elle a un talent extraordinaire.
L’autre... inutile que je te la présente car tu sais très bien qui c’est. Elle fait partie de notre groupe depuis peu et d’après ce que je sais, elle n’a encore jamais couché avec pers... Je veux dire que c’est une fille sérieuse.
Enfin ! Où étais-tu passé ?
Alain, trésor ! Ce ne sont pas des façons, de disparaître comme ça ! Je n’ai pas arrêté de t’appeler mais ton portable était toujours éteint.
Personne ne l’a reconnu.
Tu ne nous avais jamais parlé de ce cousin si mignon !
(Comme l’autre fois. Elle ne me voit même pas. Comme si j’étais transparent. Moi j’ai des sueurs froides rien qu’à la regarder.)
Ne sois pas pressé, avec elle. C’est une timide peu encline aux confidences, c’est son caractère. Mais ensuite, si tu lui plais, elle ne te lâchera plus. Que penses-tu des autres ?
Ils sont sympas... Vois-tu, je pensais qu’ils étaient...
Je vois ce que tu veux dire, tu pensais qu’on regardait tout le monde de haut. D’accord, il y en a, mais ils savent aussi être sympas. Pas exactement amicaux mais sympas.
Que crois-tu qu’elle pense de moi ? Perle...
Je ne sais pas, il est encore trop tôt pour le dire mais je n’ai pas l’impression que tu lui déplaises. Elle t’a adressé deux ou trois fois la parole.
La première pour me demander si j’avais fait bon voyage, la seconde pour savoir si je voyais le serveur.
Tu veux que j’essaie de...
Non, laissons faire le destin. S’il ne se passe rien, je souffrirai mais tant pis. Je l’ai- Je crois que oui. me trop pour ne pas désirer qu’elle m’aime autant que je l’aime, tu comprends ?
Je crois que oui.